25 mars 2022

Carburant : une remise de 15 centimes

 La remise de 15 centimes à la pompe est une mesure inéquitable et peu efficace pour le pouvoir d'achat et encore moins pour l'environnement. Mesure très coûteuse comme l'explique Justin Delépine dans Alternatives économiques du 23 mars 2022.

Remise de 15 centimes à la pompe : une mesure qui profite d’abord aux riches

23 mars 2022  Alternatives économiques

 Ne faisant l’objet d’aucun ciblage, la dernière mesure gouvernementale pour contenir les prix de l’énergie bénéficiera avant tout aux populations les plus aisées.

Et une remise de plus pour répondre à la crise des prix de l’énergie ! Face à un tarif du litre de l’essence ou du diesel franchissant le seuil symbolique des 2 euros, le Premier ministre Jean Castex a annoncé le 12 mars une remise de 15 centimes. Ainsi dès le 1er avril, tous les automobilistes se verront appliquer cette remise au moment de régler le plein, ce qui équivaut à une subvention de 9 euros pour un plein de 60 litres.

L’envolée des prix à la pompe de ces dernières semaines est le résultat des anticipations de possibles embargos sur les exportations russes d’hydrocarbures et plus largement des tensions sur les marchés énergétiques provoquées par la guerre en Ukraine. Le tout dans un contexte où, reprise économique post-Covid oblige, le prix du baril est déjà orienté à la hausse depuis près d’une année. Toutefois, les évolutions du prix du baril dans les semaines à venir restent incertaines tant les prix des hydrocarbures sont volatils.

En attendant, le gouvernement a choisi de dégainer rapidement une mesure pour éviter qu’un nouveau front social ne prenne de l’ampleur. Si le montant de 15 centimes peut paraître faible, cette subvention, qui est annoncée pour durer quatre mois, coûtera 2 milliards d’euros aux finances publiques.

A ce coût, il faut l’ajouter à un ensemble de mesures prises depuis l’été dernier pour contenir l’inflation énergétique. Blocage du prix du gazindemnité inflation, encadrement du tarif de l’électricité, etc., la facture totale depuis octobre dernier s’élève déjà à près de 25 milliards d’euros selon les calculs du ministère de l’Economie. A titre de comparaison, c’est l’équivalent du budget de ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

Une facture de 2 milliards d’euros

Pour limiter l’augmentation du prix à la pompe, un allègement général des taxes sur les carburants avait d’abord été envisagé. En effet, que ce soit via la TICPE (taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques) ou la TVA, les taxes représentent les deux tiers du prix du carburant. Mais une telle mesure n’aurait pas profité à certains professionnels qui n’y sont pas soumis, comme les agriculteurs ou les pêcheurs.

Par ailleurs, la remise de 15 centimes à la pompe a l’avantage d’être bien plus visible, un avantage pour une mesure entrant en vigueur à quelques jours d’une élection nationale.

Si la hausse du prix de l’essence augmente les rentrées fiscales de l’Etat, celles-ci ne compenseront pas le coût de cette remise de 15 centimes. Cette dépense fiscale payée par l’ensemble de la collectivité est-elle pertinente et bien calibrée ?

Tout comme le bouclier tarifaire, cette remise ne fait l’objet d’aucun ciblage. Les ménages aisés ou modestes, vulnérables ou peu exposés, vont tous en bénéficier.

Evidemment, tout le monde n’a pas le même usage de la voiture. Les ruraux sont ainsi bien plus exposés que les urbains à l’augmentation du prix à la pompe.

En matière de revenus, les inégalités sont également criantes : les dépenses en carburant pour se déplacer représentent près de 6 % du revenu disponible1 pour les 10 % les plus pauvres, contre moins de 2 % pour le dixième de la population le mieux loti.

Mais les automobilistes qui vont profiter davantage de cette remise de 15 centimes sont ceux qui consomment le plus de carburant. Or, plus on est aisé, plus on a de voitures et plus l’on roule avec. Selon les données de l’Insee, les 20 % les plus riches dépensent en moyenne environ 1 400 euros par an en carburants contre 700 euros pour le cinquième le plus pauvre de la population. L’effort financier consenti par l’exécutif ira donc majoritairement aux ménages aisés, c’est ce que les statisticiens appellent une mesure « anti-redistributive ».

Dépenses annuelles en carburant pour le transport par déciles de revenus, en euros, et part dans le revenu disponible, en %

Lecture : Pour le 1er décile, à savoir les 10 % les plus pauvres, les dépenses en carburant pour les transports représentent 628 euros, soit 5,43 % de leur revenu disponible.

Source : Insee

 

 Absence de ciblage

Et ce n’est malheureusement pas son seul défaut. Alors que la crise actuelle rappelle l’urgence de réduire la demande en pétrole, cette mesure n’incite pas à s’en séparer.

L’or noir représente toujours plus de 40 % de la consommation finale d’énergie en France, dont la quasi-totalité est importée. Ce sont donc les puissances exportatrices qui en profitent. Quand le prix du baril progresse, l’économie française se retrouve étranglée, car ce qui est dépensé en carburant ne l’est pas pour autre chose.

Répartition de la consommation finale d'énergie en France, en 2019

Source : SDES

 

 Nous payons aujourd’hui le peu d’actions des gouvernements successifs pour réduire cette dépendance. Comme le rappelait l’économiste Aurélien Bigo l’automne dernier :

« Les mécanismes de la politique de transition énergétique se jouent sur du moyen-long terme, à plusieurs années ou décennies, mais cela fait des années qu’on n’agit que très faiblement sur les différents leviers de transition. Si lors des précédentes hausses des prix des carburants, comme les chocs pétroliers, la crise de 2008 ou le mouvement des gilets jaunes, les pouvoirs publics s’étaient dit qu’il est problématique de dépendre à ce point du pétrole pour les déplacements et avaient agi en ce sens, la dépendance serait moins importante aujourd’hui. »

Anti-redistributive, nocive à terme pour l’économie française, et dangereuse pour le climat… la remise de 15 centimes à la pompe a tous les défauts macro-économiques. Reste à espérer que les décisions prises après les élections tiendront davantage compte du temps long.

·         1.Le revenu disponible correspond aux revenus du travail (salaire, traitement, etc.) et du capital (loyer, intérêts, dividendes) perçus par les ménages auxquels on ajoute les prestations et on retranche les impôts directs (impôt sur le revenu, etc.).

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Justin Delépine


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