26 oct. 2020

Réseaux sociaux : l'immédiateté où l'émotion l'emporte sur la raison fausse la réalité !

 Voici ci-dessous un article publié dans Le Monde du 27/10/2020

Nathalie Heinich : « Le processus de civilisation est en train de se retourner en son contraire sous le coup des réseaux sociaux »

TRIBUNE dans le Monde du 27/10/2020

Nathalie Heinich

 

Déchaînement de violences physique, verbale et symbolique, prégnance de l’émotion et de l’immédiateté… Avec cette « tour de Babel » incontrôlée que constituent les plates-formes, nous sommes à l’opposé du processus de « civilisation » par la régulation externe ou interne des pulsions, alerte la sociologue dans une tribune au « Monde ».

Tribune. L’assassinat islamiste qui nous endeuille confirme l’amplification d’un processus auquel nous assistons jour après jour avec effroi, et que le sociologue Norbert Elias aurait nommé « processus de décivilisation », permettant l’activation à grande échelle de tendances latentes, mais que bride le processus de « civilisation des mœurs ». Celui-ci, fait d’intériorisation des contraintes et d’autocontrôle des pulsions, a mis des siècles à se mettre en place à l’échelle de l’humanité.

Ce processus de civilisation est en train de se retourner en son contraire sous le coup, principalement (même si en matière humaine les causalités sont toujours multiples), des réseaux sociaux, cause si familière qu’on finit par ne plus en repérer les effets. En permettant l’extension dans l’espace et l’accélération dans le temps de la mise en public de tout le spectre des opinions et des comportements, ces technologies produisent des effets que plus personne ne maîtrise, parce qu’à la fois massivement mondialisés et spectaculairement accélérés – comme dans le cas de l’assassin de Samuel Paty, revendiquant son crime sur Twitter en temps réel.

Compétition pour l’attention

Pointer ainsi le rôle décivilisateur des réseaux ne relève ni d’une peur ringarde de l’innovation ni d’une résistance face à la diffusion de nouvelles formes de communication où les plus âgés ne retrouveraient plus – dans tous les sens du terme – leurs petits. Libre aux « ravis » de la croyance inconditionnelle en les vertus du progrès technique de croire qu’il s’agirait d’un problème générationnel : ils rejoindront ainsi les « ravis » de la croyance inconditionnelle en les capacités d’autorégulation du marché. Il suffit d’observer et de comparer pour repérer ces ravages décivilisateurs, dont nous connaissons isolément chacun des éléments mais dont nous ne réalisons pas à quel point, se cumulant, ils font système, modifiant en profondeur notre monde.

En créant une immense tour de Babel incontrôlée des propos et des images accessibles dans l’espace public d’Internet, les réseaux favorisent une compétition pour l’attention (conceptualisée sous le terme d’« économie de l’attention »), qui induit la surenchère dans la singularisation, par la provocation, l’exagération, le défoulement, voire la jouissance à dire l’indicible, à montrer l’irreprésentable. D’où la publicisation massive d’opinions et de comportements transgressifs.

Cette surenchère extrémiste induit de puissantes réponses émotionnelles, notamment la colère et l’indignation, immédiatement exprimées par des « like » ou des « retweet » et que la technologie amplifie automatiquement, sans médiation, mise à distance ou temporisation. Ce phénomène d’amplification émotionnelle est encore accentué par les algorithmes, qui placent en tête des réponses les sites les plus consultés et non pas les plus fiables. Prégnance de l’émotion et de l’immédiateté : on est bien là à l’opposé du processus de « civilisation » par la régulation externe ou interne des pulsions.

Violences physique, verbale, symbolique

Dans le domaine politique, cet effet pervers de l’économie de l’attention produit une conséquence désormais bien connue : la valorisation de la radicalité, avec la diffusion des courants politiques et religieux les plus extrêmes qui, sinon, seraient restés confidentiels. La mise en ligne des exactions de Daech en a été la forme la plus terrifiante – passages à l’acte d’un islamisme qui n’aurait pas connu son audience sans la possibilité de se propager aux ordinateurs, tablettes et smartphones des plus isolés, des plus démunis, des plus influençables.

Parmi ces formes d’extrémisme que les réseaux suscitent et diffusent dans des proportions inédites, il y a les images de violence physique : l’on sait l’usage propagandiste que font les djihadistes des images de décapitation, ou de défenestration des homosexuels. Or ces images sont en elles-mêmes une incitation à la violence, par le desserrement de l’autocontrôle des pulsions. Là, le processus de décivilisation se manifeste dans toute sa crudité.

Il en va de même, à un moindre degré de gravité, pour la violence verbale, dont le déchaînement bouleverse les règles implicites du débat public, y compris chez certains polémistes stipendiés par les médias pour faire le « buzz », ou chez les nouveaux militants de causes pourtant respectables : on ne discute plus, on stigmatise ; on n’argumente plus, on insulte ; on ne contredit même plus, on exclut.

Déchaînement de la violence physique, déchaînement de la violence verbale : n’oublions pas également la violence « symbolique » qui atteint le nom, la réputation, l’honneur. La délation sans limite, nominative, sur les réseaux sociaux en est une forme désormais quotidienne, qui ne fait qu’étendre à l’échelle planétaire la vieille pratique du ragot, forme de contrôle social visant la destruction d’autrui par la dégradation de sa réputation. Et ce type de violence, on le sait, conduit parfois à des suicides.

Explosion des « fake news »

Ce n’est pas tout : la force que donnent les réseaux à ces multiples exercices de la puissance individuelle induit une délégitimation du cadre juridique, voire de toute régulation présumée attentatoire à la liberté individuelle. Là, le fantasme de toute-puissance de « l’enfant-roi » parvenu à l’âge adulte discrédite toute forme de contrainte légale au profit de cette loi de la jungle, de la meute, qu’est la loi du nombre.

« Comment habiter dans un monde commun lorsqu’on ne sait plus ce qu’est une information vérifiée, une vérité scientifiquement établie – voire lorsqu’on ne croit même plus que cela puisse exister ? »

Faut-il en outre s’étonner du développement d’un rapport pornographique à la sexualité chez les adolescents, des cas de viols en réunion ou de la pédopornographie ? Non, étant donné la facilité d’accès à ce type d’images, qui plus est dans l’intimité du rapport solitaire à l’écran : si de telles attirances sexuelles ne sont pas nouvelles, leurs représentations sont devenues à peu près aussi disponibles que n’importe quel produit de consommation.

On a vu par ailleurs l’explosion en quelques années d’un phénomène qui n’existait jusqu’alors qu’à bas bruit avec ces « bobards » que certains s’amusaient à distiller autour d’eux : aujourd’hui ce sont les « fake news », les « infox », dont la diffusion immédiate et incontrôlée pourrit l’espace de l’information. Leur outrance, leur bêtise, leur naïveté mâtinée de certitudes péremptoires peuvent faire sourire ; mais mesure-t-on à quel point cette épidémie, sur fond de théories du complot et de fantasmes conspirationnistes, a pour conséquence la déconstruction de toute référence commune à la valeur de vérité ? Comment habiter dans un monde commun lorsqu’on ne sait plus ce qu’est une information vérifiée, une vérité scientifiquement établie – voire lorsqu’on ne croit même plus que cela puisse exister ?

Enfin, en élargissant la question des réseaux sociaux à celle, plus générale, de l’usage du numérique, il faut entendre les alertes des spécialistes quant aux ravages affectifs, psychosociaux, voire neuronaux, de la surexposition des enfants aux écrans, avec des dommages probablement irréversibles sur le développement futur de leurs capacités mentales et psychomotrices et de leur accès à l’empathie, faute de laquelle se trouve facilité le basculement dans la violence.

Réguler les réseaux sociaux

Au final, c’est le monde commun qui se délite, au profit d’un archipel de réseaux repliés sur eux-mêmes. Comment, dans ces conditions, avancer vers une société plus cohésive, plus contenante, facilitatrice de paix, de liberté et de solidarité entre les forts et les faibles – une société pleinement « civilisée » ?

Il devrait pourtant être possible d’endiguer ce phénomène, ou du moins d’en ralentir l’accélération, par la régulation des réseaux sociaux : ce processus ébauché par diverses instances doit s’accentuer, sans être entravé par l’argument du respect de la liberté d’expression, car aucune liberté ne peut être absolue – et d’ailleurs, que vaudrait cette liberté dans un monde où mensonge et vérité s’équivaudraient ?

Il faut ainsi conférer aux fournisseurs d’accès la même responsabilité juridique qu’aux éditeurs, soumis aux règles régissant la liberté de la presse. Car un autre effet pervers des réseaux est le brouillage de la frontière entre le privé et le public : qui croit exprimer son opinion comme on le ferait dans le cercle familial ou amical produit, de fait, une opinion « publique » au sens littéral du terme, qui doit donc être soumise aux lois régulant la presse et l’édition.

Enfin, l’éducation nationale doit initier au décryptage des infox et aux modalités de constitution d’une information objective et d’un savoir scientifique fiable. Au moins les jeunes apprendront-ils ainsi qu’il n’y a pas de vérité sans contrainte présidant à son établissement. De même qu’il n’y a pas de civilisation digne de ce nom sans acceptation des contraintes, intériorisation des règles et autocontrôle des pulsions.

Nathalie Heinich est sociologue, et directrice de recherche au CNRS.

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